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L'EMPORTER PAR LE CORPS ET L'ESPRIT

"Autrefois, raconte Omruvié dans Eleveurs de rennes, les fêtes étaient l'occasion de passer un bon moment, de lutter, de faire la course, d'organiser des concours de sauts."
Lors d'une rencontre avec des adversaires de campements voisins, l'un d'eux, Tevlat, ne lutte pas pour se divertir, mais avec rage, méchamment. Rintuvii parvient à se dégager. Nutevii, frère aîné de Tevlat, va vers lui et déclare Je ne me battrai pas! Je ne veux pas me couvrir de honte. Je vais rentrer à la maison. Il faut respecter la coutume."
Là-dessus, lulqut, un homme bon, plus âgé, s'adresse aux gens rassemblés pour la fête:

"-Ecoutez-moi, vous, les enfants, vous, nos épouses, vous, nos sœurs et nos frères! Nutevii a dit vrai. Ménageons nos corps, ne ménageons pas nos efforts. Veillons bien sur nos troupeaux. Efforçons-nous de vivre en bonne entente. Travaillons avec une profonde reconnaissance pour la vie."

La coutume, notre loi, il faut les respecter, non que nous soyons faits pour elles, mais parce qu'elles sont faites pour nous.
La loi éclaireur permet à chacune et à chacun d'acquérir au fil des années une plus grande maîtrise de soi, celle que manifeste Nutevii, et une forme de sagesse, comme celle qui se révèle en lulqut.

La loi éclaireur n'est pas un prêt-à-vivre, comme il existe le prêt-à-porter. Chacune et chacun de vous, vous êtes appelés à chercher un sens à votre propre vie et à prendre conscience de votre rôle autour de vous, dans l'harmonie du cosmos.
C'est une tâche peu urgente que celle de satisfaire tous vos besoins. Je n'imagine pas que vous deveniez "le petit bourgeois de Courteline, le politicien de village, le technicien fermé à la vie intérieure" que stigmatisait Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes. Vous cantonneriez-vous dans la médiocrité?

Rintuvii s'est montré fort et courageux dans le combat contre un adversaire déloyal et si violent que de ses poignes énormes il tentait de l'étrangler.
Il ne profite pas de l'avantage et ne prolonge pas le combat. "Il l'avait emporté, remarque Omruvié, par le corps et l'esprit."
Mais c'est aussi un ami de la nature, un cœur plein de tendresse. Le matin même de ce jour, comme" ses ancêtres, auxquels il était redevable de la vie et de son bonheur", il contemplait "la toundra printanière. Les oiseaux étaient arrivés et sautillaient autour des demeures! Il pourrait les tenir tout entiers dans sa paume. Pareils à des rennes nouveau-nés, ils inspirent l'homme, comme s'ils l'invitaient à vivre en juste et à poser sur toute chose un regard joyeux..."

Que de noblesse et de richesse intérieure en ce récit!

Si vous conduisez, vous aussi, votre vie avec force et tendresse, vous chanterez votre chant personnel, ce chant auquel les Tchouktches confient leurs joies et leurs chagrins, vous donnerez saveur et vérité à toute vie, parce que vous n'aurez pas ménagé vos efforts pour que règne partout une bonne entente.

FOUINE

Omruvié:Eleveurs de rennes - Editions Autrement, 2000.
Antoine de Saint-Exupéry :Terre des hommes - Livre de poche 68.




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